« Je ne devrais pas ressentir ça » : Pourquoi lutter contre vos émotions les rend plus intenses ?
Le réflexe du jugement secondaire
Avez-vous remarqué comment dans certaines situations, une remarque d’un collègue, un retard ou un imprévu, vous pouvez ressentir une vive émotion, vexation, colère, crainte?
Votre corps réagit et la pensée automatique surgit aussitôt : “C’est ridicule de réagir comme ça”, “Je ne devrais pas me mettre dans cet état pour ça”, “je ne devrais pas me mettre en colère juste pour ça”.
Ce réflexe de rejeter son émotion au lieu de l’accueillir crée une seconde vague d’inconfort (honte, culpabilité, colère contre soi). En plus cela ne vous permet pas de moins vous sentir envahi par l’émotion de départ.
Le piège de la méta-émotion
L’émotion ressentie face à la situation de départ est douloureuse, mais elle est automatique et surtout légitime face à un événement.
La lutte contre l’émotion et le jugement qu’on lui porte provoque une seconde vague de souffrance.
Tenter de contenir ou d’étouffer le ressenti initial monte la pression interne. En gérant à la fois le problème initial et la culpabilité d’avoir réagi, on se retrouve rapidement submergé(e).
Deux expériences scientifiques pour illustrer ces notions
L'expérience de la suppression émotionnelle (James Gross, 1998)
James Gross, figure majeure de la recherche sur la régulation émotionnelle à Stanford, a mené une étude emblématique :
On montre à deux groupes de participants un film particulièrement répugnant ou stressant (une chirurgie médicale lourde).
On demande à un groupe de regarder la vidéo normalement.
On demande à l’autre groupe de ne rien laisser paraître, de masquer leurs réactions et de ravaler ce qu’ils ressentent.
Les résultats :
- Sur le plan physiologique : Le groupe qui supprimait son émotion montrait un pic de stress bien plus élevé (activation cardiovasculaire et réponse électrodermale accrue). L’effort de contrôle physique de l’émotion génère un surcroît de stress physiologique direct.
- Sur le plan cognitif : Les participants du groupe “suppression émotionnelle” avaient une baisse nette de leurs performances de mémoire immédiatement après la vidéo. L’énergie dépensée à contrôler leur réaction a saturé leurs ressources attentionnelles.
Lorsque l’on tente d’étouffer une émotion ou de se dire « je ne dois pas réagir » cela provoque une réactivation du système nerveux et une paralysie de nos capacités cognitives.
L'expérience de l'Ours Blanc (Wegner, 1987)
Quelques clés pour enlever un peu de pression à la cocotte-minute
Changer de dialogue intérieur :
Dès que la pensée « Je ne devrais pas réagir comme ça » survient, la repérer comme un simple signal du mental.
La remplacer par une phrase neutre : « Je constate que je suis touché(e). C’est inconfortable, mais c’est ce qui est là pour l’instant. »
Faire de la place physiquement à l’émotion :
Plutôt que de ravaler sa réaction ou de serrer les dents, prendre une grande inspiration et porter son attention sur les sensations corporelles (gorge serrée, rythme cardiaque accéléré, ventre noué).
Laisser la vague atteindre son pic et redescendre naturellement (une réponse émotionnelle pure dure rarement plus de quelques minutes si on n’y verse pas de carburant cognitif).
Séparer le ressenti de l’action :
Vous avez le droit d’être vexé(e) ou en colère, cela ne veut pas dire que vous devez exploser face à votre collègue ou vous soumettre.
Vous pouvez vous accorder un temps d’arrêt avant de répondre : l’émotion donne une information sur un besoin (ex : manque de respect), mais c’est à vous de choisir la réponse la plus adaptée une fois le calme revenu.
S’accorder de la bienveillance envers ses propres limites :
Accepter que nous ne sommes pas des robots ultra-rationnels. Avoir des journées où l’on est plus réactif ou plus vulnérable fait partie du fonctionnement humain normal